Nos lecteurs, qui ont souvent vu des actions du Mouvement de la Paix, s’intéressent à cette organisation. Nous allons donc poser quelques questions au président du conseil francilien du Mouvement, Jihad Wachill.
- Le Mouvement de la Paix : d’où vient-il, à quels problèmes devait-il répondre, quels projets propose-t-il ?
- Le Mouvement de la Paix a été créé à la fin de la Seconde Guerre mondiale par des anciens Résistants français pour répondre à la nécessité de promouvoir la paix et la solidarité entre les peuples face aux tensions et conflits qui apparaissaient entre les vainqueurs d’hier. Il a été très actif par exemple sur la question du désarmement nucléaire, ou encore en soutien au droit à l’autodétermination des peuples dans le cadre des décolonisations. Il agit encore aujourd’hui pour défendre ces valeurs à travers diverses initiatives et projets, adaptés selon les réalités locales et régionales.
- Certains de nos lecteurs demandent : le Mouvement est-il un parti politique ?
- Non, ce n’est pas un parti mais une association, fonctionnant à partir de structures locales sur la base d’une autonomie très marquée. La ligne générale du mouvement est très large et ouverte, et laisse aux comités locaux une large marge de manœuvre pour définir leurs actions et la gestion des questions concrètes. Des divergences d’analyses peuvent exister en son sein, comme par exemple sur la question de l’actuel conflit russo-ukrainien.
- Ce conflit a fortement impacté tant les relations franco-russes que la vie des communautés russe et ukrainienne de France. Quelle est votre analyse de ce conflit ?
- Les événements en Ukraine ne commencent pas en 2022, mais en 2014, lorsque des groupements ultranationalistes ont provoqué un coup d’État en renversant un chef d’État démocratiquement élu et déclenché des affrontements fratricides dans le Sud-Est du pays, prenant des allures de guerre civile dans le Donbass. Ce qui se passe aujourd’hui entre l’Ukraine et la Russie est une conséquence directe du pourrissement de ce conflit initial et des ingérences étrangères occidentales, dans un pays à l’identité nationale dès le départ fragile, écartelé entre l’Occident et la Russie.
A minima, les États occidentaux en général, et les USA en particulier, ont joué les apprentis sorciers de manière délibérée, cynique, voire calculée, pour ensuite faire mine de s’insurger d’un résultat qui était pourtant au minimum fortement probable, si ce n’est celui qui était recherché. La Russie ne peut décemment pas être désignée comme l’unique responsable de ce conflit. Une lourde coresponsabilité est portée par les USA, et plus généralement l’Occident (dont la France), qui en a réuni les conditions objectives et saboté les tentatives négociées de compromis. Délibérément ? Le doute est en tout cas permis.
- Le Mouvement de la Paix est souvent associé à des actions impliquant la communauté russophone en France. Pourquoi cet intérêt commun ?
- Le Mouvement de la Paix essaie d’œuvrer en faveur de la paix entre les peuples. Il était souvent caricaturé comme pro-soviétique par le passé, même si la réalité était plus nuancée. La dissolution de l’URSS a malheureusement exacerbé les nationalismes et des tensions entre les anciens peuples soviétiques, faisant de l’espace ex-soviétique une zone d’instabilité géopolitique. L’enjeu de la paix mondiale ne s’en trouve posé qu’avec plus d’acuité, avec la nécessité de revenir aux fondamentaux de la Charte des Nations-Unies, à savoir la résolution pacifique des conflits par la compréhension mutuelle et la diplomatie. Le Mouvement fait tout son possible pour aider à aller dans ce sens, celui du dialogue et de la négociation plutôt que la confrontation et la guerre, entre autres par la promotion de la culture de Paix et la dénonciation de la propagande de guerre générée par le complexe militaro-industriel.
Plus concrètement, avec nos partenaires russes et ukrainiens le Mouvement a par exemple participé dans les années 2010 à des actions humanitaires pour la population du Donbass et aux actions centrées sur le dialogue et l’exigence commune de l’arrêt de la guerre et pour promouvoir une solution négociée à la guerre de Donbass. Le droit des peuples à l’autodétermination – soit pour rester ensemble soit pour se séparer - est valable à nos yeux autant pour le peuple ukrainien que pour la population du Donbass. La tendance des autorités françaises à en faire une promotion à géométrie variable tient du « deux poids, deux mesures » souvent reproché aux pays occidentaux.
- Nous voyons votre Mouvement parmi les participants au « Régiment immortel » la marche du 8 mai, une action importante aussi bien dans les pays de l’ex-URSS que dans les communautés post-soviétiques du monde entier. Pourquoi cette participation ?
- Cette action commémore l’apport de l’URSS et de l’Armée Rouge, qui ont joué un rôle crucial dans la défaite du nazisme, ainsi que les sacrifices soviétiques. C’est une façon de rétablir une vérité historique face au révisionnisme qui a trop souvent cours en Europe : ce sont les peuples soviétiques et chinois qui ont payé le plus lourd tribut à la victoire contre le fascisme. Elle promeut aussi la mémoire d’un combat commun de différents peuples, dont les peuples biélorusse, russe et ukrainien, pour vaincre une menace existentielle, celle du nazisme, mais aussi pour défendre une forme de vivre-ensemble. C’est une action internationaliste et profondément pacifiste : je suis intimement convaincu que la mémoire de cette fraternité d’armes passée a son importance, comme plus largement l’Histoire et les enseignements qui peuvent en être tirés. Entre autres car les manipulations révisionnistes de l’Histoire participent de la propagande de guerre et alimentent le conflit en cours.
- Face aux guerres actuelles, comment peut-on en sortir ?
Concernant le conflit russo-ukrainien, nous estimons que les livraisons d’armes occidentales alimentent le conflit et que le soutien inconditionnel de l’Europe à l’Ukraine contribue à fragiliser une issue négociée durable au conflit. Ni le peuple russe, ni le peuple ukrainien n’y gagnent en réalité : seul le complexe militaro-industriel y gagne, avec le risque réel d’un « effet boomerang », à savoir de voir ces armes être retournées contre nous par la suite. D’autant plus que cette guerre engage des combattants étrangers, français entre autres, et contribue au renforcement des nationalismes partout en Europe. L’Europe traverse une crise profonde, et elle ne pourra s’en sortir que par le dialogue et la compréhension mutuelle, pas par le réarmement et la guerre. Par ailleurs, une paix durable nécessite de traiter les causes des guerres et pas seulement leurs conséquences, les symptômes.
La stigmatisation de la Russie est sur ce plan vaine et même contre-productive, quand elle n’apparaît pas comme relevant du « deux poids, deux mesures » au regard d’une indulgence coupable à l’égard d’autres acteurs internationaux vus comme « alliés ». Ou de l’absence de remise en question d’actions au moins aussi contestables et condamnables de la France, sous couvert par exemple de soi-disant « interventions humanitaires », comme en ex-Yougoslavie. L’appréciation des pays non-occidentaux, soit plus de 80 % de la population mondiale, à l’égard de ce « deux poids, deux mesures » occidental est d’ailleurs de plus en plus sévère au regard de la faillite morale de l’Occident face au génocide à Gaza.
Il est temps de retrouver le chemin de la diplomatie, celui de la compréhension mutuelle et de la négociation, plutôt que de mettre de l’huile sur le feu de la guerre, en y déversant armes et combattants, avec un risque de retour de flamme douloureux. Toutefois, l’une des difficultés dans le cas français est que notre pays est désormais second exportateur d’armes au monde, ce qui n’est pas sans conséquence sur sa politique étrangère. Le lobby militaro-industriel y a acquis une centralité indéniable et souvent occultée, drainant dans son sillage propagande de guerre et montée du militarisme et du bellicisme.
- Merci beaucoup et bonne continuation!
Pour en savoir plus sur le Mouvement de la Paix : le magazine Planète Paix. https://boutiquedelapaix.com/10-magazines
Conseil francilien du Mouvement de la Paix: Этот адрес электронной почты защищён от спам-ботов. У вас должен быть включен JavaScript для просмотра.

